L’ancien ministre et diplomate algérien Abdelaziz Rahabi estime que le récent réchauffement entre Alger et Paris demeure insuffisant tant que les causes profondes de la crise ne sont pas traitées.
Dans un entretien accordé à France 24, diffusé ce vendredi, il revient sur les relations bilatérales, la question du Sahara occidental, la coopération migratoire, le dossier mémoriel ainsi que les affaires judiciaires qui continuent de peser sur les rapports entre les deux pays.
Le déplacement à Paris du ministre algérien de l’Intérieur, Saïd Sayoud, premier membre du gouvernement algérien à effectuer une visite officielle en France depuis deux ans, constitue certes un signe d’apaisement, mais ne saurait être interprété comme la fin de la crise entre les deux pays, selon Abdelaziz Rahabi.
L’ancien ministre considère que le changement de titulaire du portefeuille de l’Intérieur en France a contribué à détendre les relations sur les questions liées à la circulation des personnes, à la coopération sécuritaire et aux dossiers migratoires.
« Il est incontestable que le changement de ministre de l’Intérieur en France a aidé à apaiser les relations entre l’Algérie et la France sur les questions de circulation des personnes et de coopération sécuritaire », affirme-t-il.
Toutefois, il juge que cette évolution reste limitée et ne touche pas aux véritables causes de la rupture diplomatique.
La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental au cœur de la crise
Pour Abdelaziz Rahabi, le principal facteur de dégradation des relations demeure la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.
Selon lui, cette position constitue une rupture avec le rôle traditionnel de la France dans ce dossier sensible.
« En reconnaissant exclusivement la souveraineté marocaine, il s’est exclu de tout processus de négociation et s’est engagé à soutenir le Maroc auprès des Européens, des Africains et au Conseil de sécurité », souligne-t-il.
L’ancien diplomate estime que cette orientation va au-delà même des attentes marocaines et qu’elle est contraire aux intérêts diplomatiques de l’Algérie, compte tenu des conséquences sécuritaires, humanitaires et politiques que ce conflit frontalier peut avoir sur le pays.
Il considère ainsi que la confiance entre les deux chefs d’État a été profondément affectée par cette question.
Une coopération migratoire qui doit retrouver son cadre normal
Interrogé sur la reprise de la coopération migratoire et la délivrance récente de laissez-passer consulaires ayant permis le retour en Algérie de ressortissants faisant l’objet de mesures d’expulsion depuis la France, Abdelaziz Rahabi rappelle que cette coopération fonctionnait normalement avant les tensions récentes.
Selon lui, c’est l’attitude de l’ancien ministre français de l’Intérieur, qui avait revendiqué une politique de « rapport de force » avec Alger, qui a provoqué les blocages.
Il regrette que les relations entre les deux pays soient trop souvent réduites aux seules questions migratoires et sécuritaires.
« La gestion des relations algéro-françaises ne peut être confiée uniquement aux ministères de l’Intérieur et de la Justice », estime-t-il.
Pour lui, cette approche prive les deux pays d’une véritable coopération stratégique portant sur les échanges économiques, le transfert de technologies, la recherche scientifique ou encore la récupération des avoirs issus de la corruption.
Une coopération globale plutôt qu’une relation fragmentée
Abdelaziz Rahabi plaide pour une vision globale des relations entre Alger et Paris.
Il évoque notamment la question des biens mal acquis et souligne que les fortunes provenant de la corruption dans plusieurs pays africains trouvent souvent refuge dans les pays du Nord.
À ses yeux, une coopération efficace doit dépasser les seuls dossiers sécuritaires et migratoires pour englober les enjeux économiques, scientifiques et financiers.
« Nous devons envisager une coopération globale et non une coopération sectorielle », insiste-t-il.
Le dossier mémoriel doit être traité dans sa globalité
L’ancien ministre consacre une large partie de son analyse à la question mémorielle, qu’il considère comme mal appréhendée par les autorités françaises.
Il reproche au président Emmanuel Macron d’avoir abordé ce dossier par une succession de gestes ponctuels, notamment à travers les reconnaissances concernant Maurice Audin, Larbi Ben M’hidi ou Ali Boumendjel, sans traiter le fond de la question.
Selon lui, la France devrait reconnaître globalement les crimes commis durant la période coloniale.
« L’essentiel aurait été que la France reconnaisse les crimes commis par la colonisation. Le reste devient alors subsidiaire », affirme-t-il.
Il estime que cette approche fragmentée a empêché toute avancée durable sur le dossier mémoriel.
« L’Algérie n’a jamais demandé à la France de se repentir »
Réagissant aux critiques récurrentes selon lesquelles Alger entretiendrait une « rente mémorielle », Abdelaziz Rahabi rejette catégoriquement cette accusation.
Il affirme qu’aucun dirigeant algérien n’a jamais demandé à la France de se repentir.
« Parce que, contrairement à l’idée répandue chez les élites politiques et médiatiques en France, nous n’avons jamais demandé, pas une seule fois depuis l’indépendance, pas une seule fois à la France de se repentir de son passé. La repentance, c’est un concept tout à fait religieux. Nous, on ne se repent qu’à Dieu », a-t-il déclaré.
Il rappelle que depuis l’indépendance, les présidents algériens ont constamment exprimé leur volonté de tourner la page tout en demandant une reconnaissance des crimes coloniaux.
« On ne peut pas demander aux autres de se repentir. Il y a une utilisation, des éléments de langage qu’on voit dans le débat politique français, ça porte essentiellement sur ça. Alors que tous les dirigeants algériens, tous les présidents de la République, j’en ai parlé à deux ou trois présidents de la République, ils m’ont tous dit, j’ai dit à mon interlocuteur français, nous devons tourner la page », a déclaré M. Rahabi.
Selon lui, c’est davantage le débat politique français qui reste enfermé dans les références permanentes à la guerre d’Algérie.
« On nous accuse de vivre dans la mémoire, alors que les dirigeants algériens disent depuis 1962 qu’il faut tourner la page », soutient-il.
Les dossiers judiciaires ne doivent pas occulter l’ensemble des relations
Abordant les affaires qui continuent de compliquer les relations bilatérales, notamment celles concernant l’écrivain Boualem Sansal, le journaliste sportif français Christophe Gleizes ou encore l’agent consulaire algérien poursuivi en France dans une affaire de tentative d’enlèvement d’un opposant, Abdelaziz Rahabi appelle à éviter toute instrumentalisation.
Il dit regretter la déclaration du président de la FIFA concernant Christophe Gleizes, estimant qu’elle ne sert ni les intérêts du journaliste ni ceux des relations entre les deux pays.
Selon lui, cette prise de position intervient alors qu’un climat d’apaisement était en train de s’installer et risque d’alimenter davantage les tensions.
Il rappelle que la diplomatie repose sur un travail patient et discret, loin de la médiatisation permanente des crises.
« Aujourd’hui, ce n’est plus le temps long de la diplomatie qui domine, mais l’événement et l’immédiateté », observe-t-il.
Emmanuel Macron n’a pas abordé la relation dans sa dimension stratégique
En conclusion, interrogé sur le bilan du président français vis-à-vis de l’Algérie, Abdelaziz Rahabi évite de remettre en cause ses intentions mais considère que sa politique n’a pas permis de bâtir une relation durable.
« Je ne préjuge pas de sa volonté, mais je pense qu’il n’a pas abordé la relation dans sa dimension stratégique et qu’il s’est limité à des acquis diplomatiques ponctuels », conclut l’ancien ministre et diplomate algérien.







